Pourquoi la dévaluation spectaculaire de la lire turque nous concerne aussi

Opinion du 16/12/2021 de Fa Quix

La chute spectaculaire de la lire turque cette année est en premier lieu un drame pour les Turcs eux-mêmes, qui tirent leurs revenus de cette lire. L’inflation galopante supérieure à 20 % qui y est liée, touche particulièrement durement le pouvoir d’achat du Turc moyen. Et celui qui, là-bas, doit rembourser un prêt en euro ou en dollar, n’y arrive souvent plus. En ce moment, la Turquie est le théâtre d’un appauvrissement collectif de masse.

Du fait de la dévaluation de la lire, les coûts salariaux y sont toujours meilleur marché pour les fabricants locaux par rapport à leurs concurrents étrangers, comme nous.

Et pourtant, ce n’est pas un spectacle lointain. Cela nous concerne aussi. Pour les produits industriels qui sont fabriqués en Turquie, les producteurs turcs reçoivent un énorme avantage de prix du fait de cette dévaluation de la monnaie. L’industrie du textile et de l’habillement est, en Turquie, l’un des principaux secteurs industriels qui emploie beaucoup de gens et qui doit garantir l’entrée des tas de devises.

Il est un fait que la Turquie a grand besoin de devises étrangères. Les industries exportatrices sont dès lors fortement encouragées à vendre autant que possible à l’étranger. Toutes sortes de mécanismes de soutien visibles, mais aussi invisibles, donnent aux fabricants turcs un réel avantage. En outre, du fait de la dévaluation de la lire, les coûts salariaux y sont toujours meilleur marché pour les fabricants locaux par rapport à leurs concurrents étrangers, comme nous. Dans les segments de produit qui sont sensibles aux prix, les producteurs turcs conquièrent dès lors une part de marché toujours plus importante. Nous sentons cela surtout dans le textile d’intérieur et dans le textile d’habillement, mais aussi dans la filature.

Les Turcs progressent toujours davantage non seulement sur leurs marchés proches au Moyen-Orient, mais aussi chez nous, parce qu’ils peuvent profiter de l’union douanière entre l’UE et la Turquie qui a été conclue il y a environ un quart de siècle. L’union douanière… mais il n’y a absolument pas de conditions de concurrence équitables. Les Turcs profitent en outre davantage du Brexit que nos fabricants, comme nous avons pu le déduire des premières statistiques pour l’année 2021. Nos fabricants de tapis, pour lesquels le marché britannique revêt une grande importance, y perdent une part de marché au profit de la concurrence turque dopée.

Celui qui a des facilités de production en Turquie, fait naturellement ‘une bonne affaire’. Quoique l’avantage est à double tranchant et sans doute temporaire. Du fait de la dévaluation de la lire turque, l’énergie et les matières premières sont aussi bien plus coûteuses, et les travailleurs aussi demanderont une hausse de salaire. Mais ils devront la négocier durement, car il n›existe pas de système d’indexation automatique des salaires qui protège leur pouvoir d›achat comme chez nous.

Bref, ce qui se passe en Turquie est une situation perdant-perdant, avec très peu de gagnants. L’UE devrait donner un signal fort pour que la politique économique turque peu orthodoxe prenne fin. C’est aussi dans leur intérêt, mais cela permettra surtout de mettre fin à la distorsion de concurrence.

Fa Quix, directeur général